Genèse d’une oeuvre – Claude WOLFHUGEL
L'Asperge à Hoerdt
À Hoerdt l'asperge s'écrit bien en majuscule !
Quel que soit l’évènement, quel que soit l’endroit et le moment de l’année, le « bon » Hœrdtois brandit l’Asperge, tel un flambeau ! C’est un peu notre flamme olympique à nous, qui trouve à chaque printemps, et même toute l’année, ses lettres de noblesse !
En hommage au Pasteur Heyler qui a ramené le plant d’asperge depuis Philippeville en Algérie, la conception d’un objet sculptural que nous appellerons le « projet », voulu à dimension artistique, pourrait s’envisager avec un double objectif. D’une part, en faisant jouer à cet objet le rôle d’un outil pédagogique, et d’autre part, en lui donnant une fonction symbolique.
Une dimension symbolique universelle serait même souhaitable. Cet objectif ne peut être atteint qu’en recherchant un objet qui porte des sens qui vont au-delà de la seule asperge, au-delà de la seule personne du pasteur, et surtout qui évite la confusion avec une stèle monolithique à la mémoire du Pasteur Heyler.
Terre nourricière
En effet, par le lieu-même d’implantation (devant le presbytère), et au travers du buste incrusté dans la façade qui surplombe l’objet à concevoir, le Pasteur Heyler est déjà très présent.
Au travers de son observation de la terre de nos champs hœrdtois, et grâce à son idée de génie, de ramener l’asperge à Hoerdt depuis l’Algérie, le pasteur a ouvert pour notre village le champ d’une grande prospérité matérielle et morale, portée par le défi que les agriculteurs hœrdtois ont su relever, celui du dur labeur et du travail de la terre.
C’est là qu’apparait la notion universelle de la terre nourricière.
L’universalité réside dans le fait qu’au travers des cinq continents, la totalité des hommes, quelles que soient leurs origines, leurs cultures ou leurs religions, est concernée par la dépendance de la terre nourricière, et cela avec plus ou moins de bonheur.
Quel que soit le continent, la survie des hommes dépend autant du potentiel de la terre nourricière sur laquelle ces hommes vivent, que de la façon dont ces mêmes hommes sauront la respecter, en lui faisant développer durablement sa capacité de terre nourricière.
Depuis la simple observation de la terre, pour exploiter le potentiel de chaque terre, l’homme a su innover et concevoir les concepts les plus divers. Souvent il lui a fallu déployer beaucoup d’énergie et des techniques complexes. L’exemple des salines de Maras au Pérou, accrochées au flanc de montagnes, en défiant quelques lois de la nature, et décomposées en milliers de bassins, est très spectaculaire.
Partout le pain qui nourrit l’homme, provient de la terre nourricière qui lui assure sa subsistance. Autant que la lecture pourvoit l’esprit de nourriture spirituelle, il faudrait nourrir de sens. La symbolique recherchée pour le projet, au travers d’exemples choisis et reconnaissables.
L'apparition du turion !
En partant de l’asperge, et plus précisément du turion, qui pousse à l’intérieur du talus de terre, on peut observer le mouvement en surface.
Que ce soit à Hoerdt ou à Büttelborn, le dessus lisse de ce talus de sable se fissure, se fragmente et se lève sous la poussée du turion. Le moment où cette tête d’asperge, qui va sortir de terre, et que l’on ne voit pas encore, est un instant suspendu, celui où l’on espère que l’asperge sera bien grosse, pour que la récolte soit bonne.
Cet instant d’espoir annonce la récompense de la récolte, après tant d’efforts et de sueurs !
Cet instant existe universellement, d’une façon ou d’une autre, pour toutes cueillettes, tous ramassages, tout arrachage, toutes fenaisons, toutes moissons et toutes vendanges.
C’est cet instant clé, du soulèvement provoqué depuis le bourgeon souterrain, et qui se présente juste à fleur de la terre, que je propose de magnifier, en le mettant en valeur, de façon plus ou moins abstraite dans le projet.
Le côté remarquable de cette beauté pleine de grandeur et d’éclat, est celui de l’apparition de la vie et de la force de la nature.
À l’image du sol qui se soulève, une structure à facettes triangulaires relevées de façon irrégulière, telle un origami, forme cinq éléments cunéiformes à inclinaison variable progressive, disposés selon une spirale grossière ascendante, et complétés à leur pied, par un sixième élément qui symbolise l’eau.
Eau de la nappe phréatique qui coule sous nos pieds, eau contenue dans l’asperge, eau à l’origine de toute vie. Cette sixième facette se présenterait lisse et limpide, tel un diamant de la plus belle eau.
À l’instar des cinq anneaux du drapeau olympique, les cinq éléments représentent les cinq continents, mais chacun d’entre eux ne se rapporte à aucun continent en particulier. Mais ensemble, ils symbolisent, comme pour les anneaux du drapeau olympique, leur union.
Ensemble, ils constituent un genre d’épicentre, tel une tour de Babel de la terre nourricière.
Continent viens du latin « continens » (terra) et de « continere » tenir ensemble.
Tels les pétales d’une fleur, ces formes protectrices font écran d’intimité pour l’apparition du turion à la lumière.
Avec la facette représentant l’eau, ils sont disposés à l’intérieur d’une base hexagonale, non pas en référence à la forme de la patrie, mais parce que dans la nature cette forme régulière est omniprésente.
Par exemple les cellules hexagonales des alvéoles de cire des abeilles, servent tant au stockage de la nourriture (miel et pollen), que pour le renouvellement de la population (œufs, larves, nymphes).
Les cristaux qui forment la neige, tant pour celle des Vosges que pour les neiges éternelles des Andes, tout comme les bulles accolées de l’eau qui mousse, sont de structure hexagonale.
De façon spectaculaire et inexpliquée jusqu’à très récemment, les colonnes des roches volcaniques de Staffa (Île des Hebrides intérieures en Ecosse) présentent une forme hexagonale en coupe.
Il en va de même de la Chaussée des Géants en Irlande, où l’on peut admirer les orgues basaltiques également hexagonales.
La nature a donc bien apprivoisé la forme hexagonale, ce qui permet de faire jouer à la base hexagonale, un rôle symbolique primordial dans le projet.
Dynamique industrielle
Entre la spirale ascendante des cinq sommets des facettes, surgit plus haute, une grande feuille également élancée en mouvement spiralé axé, et symbolisant la dynamique industrielle, dans le sens du travail et des fruits produits par l’activité de l’homme.
Comparables à des abeilles et fourmis industrieuses, les hœrdtois ont fait progresser leur cité au travers de tous les sens que l’on peut accorder au terme « dynamique industrielle ».
Lacérée pour lui donner un aspect filamenteux tourbillonnant vers le haut, cette représentation abstraite de l’arbre vert que forme l’asperge en sortant de terre, dès que la saison est écoulée, pourrait également rappeler la forme de gerbe ou de meule de blé d’autrefois.
Cette spirale industrielle apparait comme le flambeau de l’échange entre continents (Philippeville), du partage et de la générosité entre les hommes.
Mais c’est également l’image du jaillissement de la force de la vie, de la création.
Sables rouges, terres noires, le blanc qui réunit toutes les couleurs
Les matières utilisées pour le projet peuvent également être porteuses de sens. Depuis la rénovation de l’église protestante, une œuvre d’art de l’artiste alsacienne Annie Greiner, interroge, du haut de son accrochage en plein chœur de l’église protestante, les visiteurs qui fréquentent la première fois ce lieu.
Des traverses noires de ballastes de chemin de fer, posées verticalement, comportent deux lignes rouges. Parallèlement à ces lignes rouges, une ligne blanche axée et ascendante, réunie en elle toutes les couleurs de tous les espoirs.
Cette œuvre d’art a été conçue pour exprimer, de façon très symbolique, tant les racines de la vie locale portées par les possibilités offertes par la terre noire initialement marécageuse du Ried, que l’énergie qui est nécessaire pour cultiver le sable rouge des sédiments du Rhin, sur lesquels s’est perché le village. (Le sable rouge étant considéré comme terre pauvre et moins propice à la production agricole).
Le noir des ballastes
Si les évocations métaphoriques du noir trouvent bien des pendants dans l’architecture, il n’en est pas moins que sa présence concrète sur les façades bois des granges, patinées naturellement par cette couche protectrice, est rassurante pour le paysage.
La technique japonaise dite « shou-suggi » consiste à carboniser le bois pour le protéger des éléments.
Alors, faut-il mettre en relation le projet et les ballastes, au travers des matières ou des couleurs ?
Le noir austère
L’opposition fondamentale entre le noir et le blanc dans la bible, place le noir dans le monde négatif. Job pense aux tâches sombres du péché, regrettant l’obscurité des ténèbres.
Le cheval noir de l’Apocalypse représente la disette. Longtemps la prédilection des protestants pour les vêtements noirs était symbole de piété austère.
La mythologie grecque fait appel au noir pour comprendre l’ordre naturel essentiel. Nyx, née de Chaos, dieu du vide primordial, est la personnification de la nuit, qui apporte l’obscurité au monde.
Le noir catalyseur de la création
Les croyances des anciens Egyptiens font du noir l’origine, noir qui donne la vie, et qui représente la fécondité de la terre.
Ce sont les dépôts de limon noir que les crues annuelles du Nil déposent sur ses berges, qui fertilisent la terre, et que l’on retrouve dans le noir générateur, qui catalyse les mythes égyptiens de la création.
Le noir de la terre du Ried, s’est avéré sur le plan local, comme un facteur direct de création d’identité.
Epanchement basaltique
Le noir pourrait donc se justifier, par exemple pour la base du projet dont surgit l’objet à créer.
Le basalte, roche noire, est utilisé dans la construction de cathédrales (dans l’Hérault, la présence de basalte a permis la construction de la cathédrale Saint-Etienne d’Agde). Sa texture fine et isotrope, donne au basalte une forte compacité et une grande résistance mécanique.
En Algérie l’épanchement basaltique de Tassili n’Ajjer est connu pour ses gravures rupestres d’âge néolithique.
Le rose sable du grès des Vosges
Cette roche magmatique volcanique noire, et qui constitue également la surface des mers lunaires, pourrait former la surface bombée du sol, dont émergent les cinq éléments cunéiformes en grès rose.
Du grès rose pour rappeler que le sable atténue l’impact du noir
Par leur disposition en mouvement spiralé, les cinq éléments en grès forment une ola, une sorte d’ovation de bienvenue au turion, et à la représentation de l’eau.
Celle-ci se présente telle une perle, d’un blanc nacré du plus bel orient.
L'acier corten pour la spirale industrielle
La fine plaque d’acier corten, matériau extrêmement pérenne, au travers de son aspect rouille, donne sa force et son élancement à la feuille en spirale et ses filaments lacérés, pour accentuer le mouvement.
Cette flamme de corten symbolise de façon parfaite deux des spécificités locales. D’une part, toute l’énergie d’entreprendre et la dynamique industrielle.
De l’autre l’exubérance joyeuse et festive qui se retrouve à chaque fête des asperges, à chaque carnaval, et bien au-delà.
Telles les jupes tournoyantes des danseuses, mouvements pleins de grâce, dans lesquels on peut se laisser emporter, cet épanouissement communicatif et contagieux s’exprime dans les rires, la gaité et l’ivresse de ce patrimoine exceptionnel.
Victor Hugo : Le rire « qui montre en même temps des âmes et des perles »
À une époque où les fléaux ternissent la beauté du monde par égoïsme, par intégrisme, par modernisme ou par passéisme, la proposition faite est d’introduire au travers des trésors engendrés par notre agriculture, et notre gastronomie, un humanisme rassembleur.
Il s’agit de raconter une histoire, qui tels tous les traités sur les liens entre le sang et la vigne, porterait haut et fort la consécration du patrimoine sensoriel du monde de l’asperge, au travers de cet engagement omniprésent et apte à rassembler les âmes et les cœurs.
Claude Wolfhugel, Hoerdt, le 11/11/2020